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Parler de la prison n’est pas très populaire

Parler de la prison n’est pas très populaire. Lorsque la question de la prison se rappelle à notre souvenir, la plupart des gens se détournent en ne se sentant pas concernés ou réagissent un peu sur la défensive, en disant des phrases du style : « il n’y a pas que des innocents en prison » ou « s’ils sont en prison, c’est qu’ils l’ont bien mérité ».

Parler de la prison n'est pas très populaire

Certains même utilisent la prison pour dénoncer une société permissive qui a aboli la peine de mort et qui offrirait aux « malfrats » des conditions de détention scandaleusement confortables. La prison ne pourrait alors que les encourager dans leurs mauvaises voies, et serait une insulte aux personnes moins bien loties dans des maisons de retraite qu’elles doivent payer de leurs propres deniers ! Les détenus eux le sont aux frais de l’État et donc de chacun d’entre nous… La nouvelle prison « modèle » dite de Pierre Botton est, dans ce sens, très mal reçue par beaucoup, y compris par des détenus mêmes !

Ces jugements et des clichés traînent largement autour de nous et quelquefois aussi… en nous-mêmes. Il n’y a qu’à voir le peu d’impact sur l’ensemble de la population des campagnes de sensibilisations aux conditions de détention en France, comme lors des « Journées nationales prison » qui ont lieu chaque année à l’automne.

Pourtant, la prison, cela n’arrive pas qu’aux autres.

Qui ne connaît pas un proche concerné personnellement par la prison, voire un membre de sa famille ? Si nous nous posons honnêtement la question, nous trouverons tous qui le fils d’un ami d’enfance, un cousin (par alliance bien sûr), un collègue de travail… qui est passé par la « case prison » .

Parmi les personnes que je visite en prison, je suis stupéfait du nombre de jeunes gens qui se retrouvent en prison, sans antécédents judiciaires, parce que, en état d’ébriété, ils ont blessé, voire tué, une personne dans une bagarre. Ce sont des vies, « comme vous et moi », ou comme celles de nos enfants, qui peuvent basculer en quelques minutes ! De plus, avec les lois du code de la route, beaucoup de personnes peuvent passer en prison sans avoir rien vu venir. La prison ce n’est donc pas que pour les autres, et cela peut aussi nous concerner personnellement ou dans notre famille, sans prévenir.

Passer par la prison, ce n’est pas qu’une conséquence de mauvais choix personnels.

Les statistiques sur le profil des détenus sont éloquentes à ce sujet. Pierre Joxe, avocat au barreau de Paris qui présentait récemment son livre Pas de quartier ? Délinquance juvénile et justice des mineurs [1], rappelait qu’un tiers des mineurs détenus en France n’ont pas de père et un autre tiers n’ont pas de père qui joue véritablement son rôle paternel, parce que trop âgé ou trop malade ou trop en difficulté lui-même. [L’auteur] ajoute que la « pauvreté » a toujours été une cause importante de la délinquance des mineurs. Une institutrice de cours élémentaire dans un quartier socialement difficile me disait son désarroi de constater dans sa classe, [à travers] les itinéraires des parents des aînés, des chemins qui semblent quelquefois tout tracés pour passer par la « case prison » ou prostitution. Pierre Joxe rappelle cette phrase de De Gaulle en 1945 : « La France n’est pas assez riche d’enfants pour avoir le droit de négliger tout ce qui peut en faire des êtres sains. »

Il y a une part de la population carcérale, qui ne couvre certes pas tous les détenus, qui est le fruit de l’injustice de notre société. Ne serait-ce que pour cette part, tout citoyen porte une responsabilité envers ces personnes qui sont incarcérées.

Une société est aussi jugée à l’aune de la manière dont elle rend justice.

Et c’est de la responsabilité de tous les citoyens, de veiller à ce que la justice ne soit pas injuste. [Ainsi cet] homme de 30 ans, inculpé d’homicide, incarcéré depuis trente-trois mois sans être jugé, privé de ses droits les plus fondamentaux, dont celui, pendant deux ans, de pouvoir seulement téléphoner à son père et à sa mère. Malheureusement cet homme n’est pas un cas isolé : [comme le rappelle] Le Monde, [qui] rapporte les chiffres de 2011 du ministère de l’Intérieur, […] « le nombre de prévenus (en détention provisoire, en attente d’un jugement) s’élève à 16 882 pour 47 702 condamnés, représentant donc 26,1 % des personnes incarcérées ».

La prison, avec son lot d’injustices dont celle de mettre des petits délinquants au contact de personnes qui vont les entraîner plus loin dans la criminalité, a de quoi nous interpeller sur la justice que nous construisons dans notre société, sur le sens de la peine, de la privation de liberté. Est-elle toujours la bonne réponse, lorsque cette privation va priver un enfant de son père, une famille d’un revenu modeste mais nécessaire à son existence, alors que des infractions mineures pourraient être sanctionnées par d’autres moyens : surveillance électronique, travail d’intérêt général pour réparer le mal commis…

Face à l’indifférence, voire quelquefois l’hostilité vis-à-vis de la prison, soyons tous attentifs pour sensibiliser, informer, et agir en faveur de « la prison ». Il y a là un défi majeur pour la vie sociale de notre pays.

Pierrot Munch, pasteur de l’Église réformée, aumônier du centre de détention de Neuvic-sur-l’Isle (24) pour Caritas Périgord n° 102

[1] Paris, éd. Fayard, 2012.

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