DélégationPérigord Agenais

Une histoire pour Noël

Une histoire pour Noël

Le vagabond de Noël…

Nous étions en 1950 et Gujan-Mestras, en cette veille de Noël, était bien loin du tumulte des mois d’été durant lesquels se promenaient dans les rues les touristes venus profiter du climat marin. La neige était au rendez-vous et assurément les fêtes s’annonçaient superbes…

L’avenue principale scintillait de mille guirlandes et les magasins s’étaient parés des plus somptueuses décorations. Tout respirait la joie, le luxe…

C’est le moment que choisit un étrange personnage pour s’installer place de la mairie, sur un banc dont il écarta soigneusement la neige, d’un revers de manche… L’homme n’avait pour tout bagage qu’une carriole en bois, sur laquelle était dessinée une étoile filante argentée.

Les coups d’œil des passants étaient furtifs et nul n’osait s’arrêter… D’ailleurs pourquoi l’auraient-ils fait ? Le vagabond ne réclamait rien, il ne tendait pas la main et sous son manteau râpé semblait même serein, insensible au froid pourtant piquant…

En fait il se contentait de consulter sa vieille montre à gousset, comme s’il avait attendu quelqu’un ou quelque chose…

La journée passa ainsi, notre vagabond ne quitta pas son banc, du moins jusqu’à 19 heures précises où il se leva, dégagea devant lui un carré de trottoir et se dirigea vers sa mystérieuse carriole… Il en sortit un chaudron noirci, un trépied de fer tordu, une cuillère à pot et quatre bouts de bois…

Les villageois étaient de plus en plus intrigués par l’étrange manège et s’attardaient devant le vagabond, qui lui, restait imperturbable…… Qu’allait donc faire cet étranger, pensaient certains. Tout à coup, ce dernier ramassa quelques poignées de neige et les jeta dans son chaudron, avant de craquer une allumette pour enflammer ses quatre bouts de bois… Sans un mot, il vint se rasseoir sur le banc…

C’est alors qu’un petit garçon, échappant à la vigilance de sa mère, lâcha sa main et courut en direction du vagabond… Il se planta devant lui et sortant de sa poche quelques billes de verre, se contenta de les offrir à l’étranger en lui disant simplement : « Tiens, c’est pour toi ! » L’homme les accepta et curieusement, après avoir gratifié l’enfant d’un sourire, les ajouta dans l’eau du chaudron qui commençait à fumer… Il se saisit de sa cuillère et goûta… « Ça manque de sel ! » lança t-il d’une voix grave, que l’on entendait pour la première fois…

Aussitôt une passante sortit de son panier un sachet de sel de Guérande, acheté sans doute pour assaisonner la farce de sa dinde de Noël… Elle l’offrit à l’homme qui répondit encore une fois d’un sourire et goûta de nouveau après salage… « Ah ! Si j’avais eu un oignon… » Sans réfléchir, une vieille dame tendait déjà une botte d’oignons au vagabond… Sortant un canif il en pela deux et les plongea dans sa marmite… Il n’eut pas besoin de parler davantage, car petit à petit la soupe s’améliorait des quelques dons des badauds, qui ne voulaient sans doute pas être en reste…

Celui-là donnait des poireaux, cet autre des carottes et même le boucher gujanais, réputé pourtant si pingre, avait ajouté au menu un superbe pot-au-feu et un os à moelle… Le tripier avait bien entendu suivi, en offrant toute ficelée une petite poule fermière.

Le monde s’amassait devant le banc, car la soupe commençait à sentir bon… Le vagabond sortit alors de sa carriole un énorme bol, et à l’aide d’une louche dorée, se servit du bouillon… Ensuite il en offrit aux habitants, dans d’autres bols, qu’il sortait comme par magie, indéfiniment, de sa carriole pourtant minuscule…

Le silence était profond et toute la ville, désormais en compagnie de l’étranger, se mit à déguster cette délicieuse soupe… C’est à ce moment-là que le vagabond de Noël se leva, rangea sans un mot son attirail et, regardant la foule médusée, dit : « C’est incontestablement la meilleure soupe de billes que j’aie jamais mangée ! »

Le monde se dissipa alors, les gens réintégrèrent leurs foyers, on s’offrit les cadeaux en oubliant bien vite l’étrange visiteur… Mais lors de la messe de minuit en l’église Saint-Maurice, le sermon du prêtre, axé sur la tolérance et l’altruisme, réveilla les consciences des Gujanais, peu enclins à l’époque au partage, et tous comprirent qu’ils avaient certainement vécu un instant divin et unique…

Le lendemain matin, sur sa trottinette neuve, le petit garçon aux billes passa de nouveau devant le banc de la mairie, il n’y avait plus trace du vagabond, si ce n’est, sur le sol, incrustée dans le pavé, le dessin d’une étoile filante argentée qui depuis ne cesse de briller… La mère de l’enfant murmura alors : « Et si nous avions rencontré l’esprit de Noël ? »

On raconte que depuis, le 25 décembre, aux abords de la place de la mairie, les effluves mystérieux d’une délicieuse odeur de soupe entoureraient le banc sur lequel un enfant devenu homme, et au regard empli d’émotion, viendrait déposer chaque année à minuit… quatre billes de verre.

Philippe Leon, dit Dyonisos

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